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jeudi 12 février 2009

ÎLE


ÎLE
( petite histoire du dernier siècle )



    « Qui le premier avait bien pu leur en parler de l'île ? Qui leur avait fourré cette idée en tête ? Il avait fait du beau boulot en tout cas, celui-là ! Un ivrogne sans doute ou un illuminé ! Combien de fois pourtant leur avait-on répété qu'il n'y en avait pas d'île !
    En tout cas, pas du genre de celle-là !
    Sinon, des îles, ça d'accord, bien sûr qu'il y en avait. Mais ce n’étaient que des bouts de terre comme celui sur lequel il faut se courber, suer, crever. Depuis toujours, pour toujours. D'autres bouts de boue, c'est tout.
    Mais l'île, leur île, ça non, ça n'existait pas et ça ne pouvait pas exister.
    Pourtant dans les cafés du port, il y en avait toujours un pour dire qu'il l'avait vue. Et vous aviez beau vous tuer à leur répéter que c'était impossible, que ce n’était que des nuées suspendues au-dessus des flots, qu’un mirage que le moindre souffle allait disperser, que toutes les terres émergées, même les plus petites, avaient déjà été répertoriées depuis longtemps par les cartographes, rien n'y faisait, ils n'en démordaient pas. C'était l'autre, aux yeux hallucinés qu'on croyait sur parole, dont on allait, la semaine durant, colporter les délires dans les bars, les entrepôts, sur les quais.
    Et si encore les récits de ces voyageurs insensés avaient concordé, mais même pas ! Les uns décrivaient cette île comme un roc fortifié dressant au-dessus des flots des murailles et des tours inaccessibles. Les autres parlaient d'un lieu paradisiaque, peuplé d'oiseaux multicolores, ouvrant largement ses criques et ses plages à une mer sans tempêtes, dans le balancement des palmiers. Quant aux habitants, certains les décrivaient comme des peuples oubliés, purs et nus, sans guerre et sans technique, sans histoire ni chef. D'autres en faisaient des colonies de métis, descendants d'exilés, de bannis de tous les pays, parlant une langue faite de toutes les langues, peuples de savants, d'inventeurs de machines jamais vues, bâtisseurs de bibliothèques…Et , quelques uns juraient que cette île était déserte et attendait ses Robinsons. N'importe quoi !
    Naturellement pas moyen d'obtenir (et pour cause ) la moindre indication précise concernant sa latitude et sa longitude.
    Bien entendu, le travail se ressentait de tous ces bavardages. Les cargos s'éternisaient à quai ; les marchandises moisissaient dans les entrepôts. Ah ! C'est qu'on ne peut pas rêver et travailler en même temps !
   
    Mais les gens sages ne prennent jamais assez au sérieux les paroles et les rêves des fous. Quand ces contes nous parvenaient aux oreilles, nous nous étions trop souvent contentés de hausser les épaules. Or il faut éradiquer les songes car sinon, même les plus idiots, même les plus fumeux, finissent par former dans le monde réel des grumeaux d'absurdité, bref par se matérialiser, se solidifier.
     C'est ce que nous avons appris à nos dépens.
    Un matin, à la Capitainerie, alors qu'avec les affréteurs, les armateurs et les commanditaires nous discutions du ralentissement du commerce, de l'agonie des affaires, une nouvelle incroyable nous parvint :
     L'équipage de l'Orient s'était mutiné.
    Tout le port était en effervescence : sur les quais, les gens les yeux brillants ne parlaient que de la mutinerie : du capitaine et des quelques marins fidèles abandonnés sur un canot, du drapeau de la Flibuste qui flottait à nouveau.
    Bien sûr, nous en avions déjà connu par le passé des mutineries et tout avait toujours fini par s'arranger : Assez rapidement les mutins s'assagissaient et devenant même d'excellents commerçants. Mais cette révolte-là était bien différente des autres : les pirates avaient, en effet, fait savoir qu'ils avaient pour dessein de se rendre dans l'île et d'y établir un bastion pour la canaille.
    Il n'était plus temps d'essayer de convaincre les groupes de marins ivres d'enthousiasme qui envahissaient les rues. Quand un dément se prend pour un chien enragé et vous saute à la gorge, ne tentez plus de le persuader de sa nature humaine : abattez-le simplement comme un chien !
    Oui, oui, c'est entendu, disions-nous, votre île existe, braves gens, et elle existe même si bien que nous allons lui faire la guerre, que nous y débarquerons. Et nous ferons tout ce qu'il faut pour que vos pirates restent ou redeviennent de vrais pirates, bien sanguinaires comme il se doit. Des pirates comme nous les avons toujours connus et fréquentés.
    L’'île exista donc. Nos amiraux calculèrent sa position et y envoyèrent nos vaisseaux de guerre. Il était temps. Ces flibustiers, comme c'était à craindre, n'étaient pas francs du col. Au lieu de se conformer à leurs traditions de pilleurs de galions et de chasseurs de trésors, ils entreprenaient je ne sais trop quelle quête.         
    Mais sous nos boulets et notre mitraille, ils n'eurent guère le loisir de se livrer à leurs excentricités.

    Passons sur les péripéties. Contrairement à ce que nous avions prévu nous n'avons pas pu nous emparer de l'île mais nous avons cependant réussi à les empêcher d'être autre chose que de rudes bandits avec qui il a fini par être possible - je ne dis pas facile, mais possible - de discuter, de s'entendre.
    Oh ! Le calme n'est pas revenu pour autant dans le port. Les trafiquants de rêves sont encore parvenus pendant quelque temps à tromper la vigilance des douaniers et à décharger sur nos côtes leurs cargaisons frelatées.
    Mais nos médecins obtenaient à présent quelque succès dans la désintoxication. Certains malades se laissaient amputer de leur rêve sans trop rechigner. Beaucoup ne regardaient plus l'horizon des mers mais marchaient, voûtés, tête basse, les yeux enfin fixés sur la terre ferme. Quelques-uns pourtant, atteints plus gravement s'obstinaient et continuaient à vendre sous le manteau des cartes postales aux couleurs retouchées d'une île de pacotille.
    Mais les pires (heureusement très peu nombreux ) prêchaient eux, que l'île de la piraterie n'était pas la bonne, que l'esprit initial des mutins avait été trahi, mais qu'il y aurait, un jour, ailleurs, une autre île, la vraie ! Halte-là ! Ce serait trop facile alors ! Non, non, non! Pas d'entourloupes ! Vous l'avez voulu votre île, Eh bien! maintenant, vous l’avez ! Pas question, de dire que ce n'est pas celle-là sous prétexte qu'elle ressemblait trop à nos casernes ou à nos pénitenciers !
    L'île existait !
    La preuve d'ailleurs : nous avions fini par établir des relations correctes, pas chaleureuses certes, mais très correctes avec elle. Les responsables étaient coriaces, féroces, sournois, cyniques mais grâce à Dieu nous disposions de qualités analogues.
    Et peu à peu, comme s'évanouit un château en Espagne, comme s'écroule et s'effrite un château de cartes ou de sable, l'île est redevenue un simple point du monde enserré dans les mailles de nos routes maritimes. Peu à peu, l'ensablement permit même aux ramasseurs de coquillages d'y aller à pied sec, aux ingénieurs de rêver à un pont ou à une route pour y accéder.
    Leur île était comme une épave à quelques encablures de la côte.
   Tout est donc bien qui finit très, très bien. L'océan ne recèle plus le moindre îlot pour le plus modeste Robinson. Il ne ressassera plus pour personne des songes radotés, ne bercera plus les rêveurs subversifs. Le filet de l'horizon a été ramené et il traîne, vide, lamentable, sur la grève.
    Chacun sait maintenant qu'il n'y a qu'une seule façon de naviguer, de mener sa barque :
    la nôtre ! »

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